À l'heure où les institutions culturelles opèrent leur mue géométrique sous la bannière d'un nouveau « prisme », une étrange diffraction s’opère sous nos yeux. Derrière la promesse feutrée de « déplacer les regards » et de « multiplier les expériences », les faisceaux de cette identité commune qui fusionne désormais le théâtre, le centre culturel et les ateliers'bis révèlent une réalité nettement moins poétique. À force de vouloir clarifier la démarche à grand renfort de concepts, l'institution semble surtout avoir perfectionné l'art de l'optique descendante. Décomposition d'un polyèdre sémantique qui, une fois retourné, laisse apparaître son véritable anagramme : le mépris.

L’opulence du verbe ou le floutage des compétences

Alors que la précarité du secteur exige un soutien pragmatique et que les budgets s'étiolent au point de ne plus avoir assez de sous pour toustes, la priorité absolue de la direction fut donc de s’offrir un ravalement de façade nominal. Sous couvert de lisibilité, cette fusion sémantique réussit surtout un tour de force : flouter les compétences historiques de chaque structure dans un méli-mélo financier opaque. En mélangeant indistinctement les missions d'un centre scénique, d'un centre culturel régional et d'un centre d'expression et de créativité, l'institution dilue les responsabilités de cinquante employés permanents.

Dans ce grand tout maintenant centralisé, les budgets initialement dédiés à des missions bien précises (comme l'action citoyenne et la proximité associative) deviennent impossibles à détricoter ou à suivre. C'est le triomphe du branding à double face : l'opérateur titanesque peut désormais se targuer de chaque action locale ou s'en dédouaner selon ce qui arrange ses comptes. La promesse du prestige d'appartenir à une enseigne de six millions d'euros a servi à séduire les ateliers de pratique amateur, mais l'institution décide de les englober plutôt que de les faire germer. L'illusion d'optique est parfaite : le contenant remplace le contenu.

Le spectre territorial ou l’alignement standardisé

Le prisme possède cette propriété physique fascinante de décomposer la lumière tout en ignorant superbement sa source immédiate. Force est de constater que la programmation applique cette loi de l'optique avec une rigueur mathématique : la création namuroise, ainsi que ses artistes, y demeurent rigoureusement invisibles. Derrière l'invitation à « expérimenter la culture autrement », le public cherche en vain la spécificité propre de cette scène wallonne. Sur un total de quarante-trois artistes et compagnies invités pour l'ensemble de la programmation tout public et jeune public, la part locale namuroise se résume à seulement deux compagnies invitées, soit un infime 4,65 % de la programmation.

Seuls deux créateurs namurois ont trouvé grâce aux yeux de l'équipe de programmation pour porter les trois uniques projets locaux de la saison : Jean-Luc Piraux et Jean-Michel Frère. Tout le reste de la programmation s’aligne sagement sur le catalogue des grosses maisons et des centres nationaux, dupliquant des choix standardisés plutôt que de soutenir le vivier local. Prétendre œuvrer à une écologie culturelle en grossissant les infrastructures relève du contresens : plus l'interlocuteur devient gigantesque, moins il s'abaisse à parler aux petites gens. En condensant l'histoire du territoire dans une seule et unique brochure de saison, l'institution distille un entre-soi où la proximité géographique devient le premier critère d'exclusion artistique.

La fabrique des élus ou les variations sur l'extraction sociale

Saluons néanmoins l'audace de la nouvelle classe préparatoire théâtrale, destinée à amener plus de diversité culturelle et sociale sur scène. L'ambition proclamée est noble ; le modus operandi, lui, relève d'une ingénierie beaucoup plus feutrée. Plutôt que d'initier un travail de terrain, de mener des rencontres et des ateliers au cœur des cités ou de questionner humblement ces jeunes sur les leviers réels de leur élévation sociale, le théâtre a préféré la méthode de l'extraction. L'équipe isole quelques profils méritants de leur milieu pour les installer délicatement dans un écrin institutionnel bien balisé.

Un carcan d'excellence où la docilité devient le sauf-conduit de l'intégration, un espace où les candidats peuvent prétendre à l'avenir s'ils se montrent bien sages, bien loin des « spectacles d’expression citoyenne » promis à grand renfort de communiqués. Cette approche hors-sol rappelle cette demande mémorable où l'institution, en quête de sa caution de diversité, s'enquérait auprès de ses réseaux pour savoir si l'on n'aurait pas « quelques pauvres sous la main » que le projet pourrait intéresser. Le raffinement, décidément, ne s'improvise pas.

Le mépris ?

Flouter les compétences pour masquer la gestion des enveloppes, déserter le local pour copier le catalogue des grandes capitales, formater la jeunesse des quartiers pour s'offrir une bonne conscience à peu de frais : voilà le bilan de la politique culturelle proposée ici. Sous le vernis de ce prisme d'art contemporain se cache une mécanique bien plus ancienne et routinière. Une politique institutionnelle qui préfère la communication à la rencontre, et le prestige de la structure à la survie de ceux qui la font vivre. Toujours le même film qui passe.

« Le Cinéma substitue à notre regard un monde qui s’accorde à ses désirs. Le mépris est l’histoire de ce monde. »

Valentin Demarcin pour le comité  des troubles fêtes